Quand les masques tombent… 

 

Et si cette crise (certains préfèrent « catastrophe ») était au bout du bout le révélateur des faiblesses et des forces de nos économies modernes et plus globalement de ce monde mondialisé ?

Sans doute ne faut-il pas se résoudre à une forme de catastrophisme mais, encore une fois, peu d’observateurs publics non scientifiques (à part peut être Bill Gates, la CIA ou Jacques Attali) avaient prédit cette pandémie. En tout cas, aucun politique. Rien dans les récentes plateformes programmatiques de droite ou de gauche n’avaient anticipé cette crise même a minima son hypothèse. Certain(e)s auraient devraient être plus humbles dans les conseils ou critiques dispensés.

Dans un entretien accordé à plusieurs médias, le secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, le portugais Antonio Guterres a indiqué que cette crise sanitaire est la pire crise mondiale depuis la Seconde Guerre mondiale… Par ailleurs, il a fait part de ses craintes de voir davantage de conflits dans le monde, comme la conséquence directe de cette pandémie mondiale.

Sombre perspective…. Pourquoi ? Il estime que « La combinaison d’une maladie menaçante pour tout le monde et d’un impact économique conduisant à une récession sans précédent (…) ces deux facteurs [provoqueront] une instabilité accrue, des violences accrues, des conflits accrus » Cette crise est « le plus grand défi pour nous depuis la Seconde Guerre mondiale ».

Et de conclure qu’il s’agit que c’est aussi la crise « qui demande la réponse la plus forte et la plus efficace », qui ne peut passer que « par la solidarité et le rassemblement de tous en abandonnant les jeux politiques et en comprenant que l’humanité est en jeu ».

Fermez le ban. Bas les masques.

Un avertissement qui se perd dans le tohubohu médiatique… L’humanité en jeu, pourtant.

En France, le vocabulaire guerrier employé dès le départ par le Chef de l’État n’avait sans doute d’autres buts que de mobiliser les français et au-delà, les européens pour vaincre cet ennemi invisible.

Dans ce sillage dialectique, est apparu très vite le corollaire logique de « Front », de « premières lignes ». C’est l’image du corps médical dans son entier applaudi chaque soir par des citoyens confinés. Transfert psychologique collectif lointain des troupes des soldats bleu-horizon de la der des ders, montant au front défilant sous les hourras d’une foule admirative et reconnaissante. Rassurée aussi… Les deuxièmes lignes ? Moins mises en lumière. Comme jadis. Parmi elles, le vaste réseau des transporteurs. Armée de l’ombre, s’il fallait continuer dans la métaphore. Mais pas moins nécessaire. Comme le sang circule dans les artères du corps au rythme des pulsassions cardiaques, chaque jour des routiers sillonnent les routes de France pour faire vivre son corps économique et social. Son corps médical aussi qui ne pourrait rien sans les acheminements logistiques aux hôpitaux et services d’urgence…

Inutile de revenir sur ces moments ressentis comme une forme de mépris par la profession. Les gouvernants notamment ont su se reprendre et rendre hommage au transport dans son entier. Ainsi Muriel Pénicaud, interrogée sur France-Info ce 2 avril, par un conducteur, ému de raconter son expérience de ne trouver sur sa route aucune possibilité de se doucher, de se reposer ou de manger, malgré sa mission d’intérêt général… La ministre du Travail a rendu un vibrant hommage aux entreprises de transport qui font « (…) le travail dans ces circonstances si particulières et risquées pour le bien de tous »

Pourtant, la profession dans son ensemble ne reste toujours pas prioritaire, à la différence des « Premières lignes », pour être livrée en protections, masques, gants et gel hydroalcoolique…

Depuis le début de la crise, la science et les scientifiques occupent une place centrale dans la décision publique. Deux groupements d’experts, le « conseil scientifique » (CS) et le « comité analyse recherche et expertise » (CARE) ont ainsi été mis en place pour informer et conseiller les mesures gouvernementales. De toute nature. Ces nouvelles structures, constituées sur des critères flous, s’accompagnent d’un discours politique volontariste selon lequel « c’est grâce à la science et à la médecine que nous vaincrons le virus ».

Surement. Mais pas seulement.

Car ce que l’on observe, c’est que ce contexte de crise ne fait pas disparaître la défiance préexistante des citoyens et des acteurs économiques, y compris transporteurs, à l’égard des paroles publiques et des expertises qui « tombent d’en haut », sans considération pour « le terrain » et les difficultés des vies ordinaires.

Cette crise révèle au final les vrais manques de ces politiques conduites depuis des décennies sans autres boussoles que la seule logique technique ou comptable, souvent dénoncée par l’OTRE lors des dernières réformes de la fiscalité du transport (Cf. débat autour de la baisse du remboursement partiel de TICPE). Logique technique et froide qui joue la règle avant l’expérience de base, un peu comme si elle supplantait ceux pour qui elle est faite… Or, sans même rappeler la référence biblique de la loi faite pour l’humain et non l’inverse, peu ou prou, on arrive là comme à la croisée des chemins : les masques de ceux qui nous gouvernent tombent ou vont tomber. Ils révéleront, probablement, les erreurs passées. Mais c’est promis : plus rien ne sera comme avant, a dit un Président soudain convaincu par le Made in France quand un masque protecteur est obligé de faire 8 000 kms pour protéger une infirmière ou une aide-soignante d’un hôpital du pays de Pasteur …

On verra l’après.

Mais encore plus qu’hier, les corps intermédiaires que nous sommes devront, eux aussi, être au rendez-vous pour démentir les sombres présages du Secrétaire général de l’ONU…

 

 

Philippe BONNEAU
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