« La société de défiance ou comment le modèle social français s’autodétruit »* c’est le titre d’un petit livre d’une centaine de pages paru en 2007. Les auteurs, Yann ALGAN et Pierre CAHUC, y démontrent que depuis plus de vingt ans, des enquêtes menées dans tous les pays développés révèlent qu’en France plus qu’ailleurs, on se méfie de ses concitoyens, des pouvoirs publics et du marché. Cette défiance allant de pair avec un incivisme plus fréquent… Or la défiance et l’incivisme, loin d’être des traits culturels immuables, sont alimentés par le corporatisme et l’étatisme du modèle social français.

En retour, le manque de confiance des Français entrave leurs capacités de coopération, ce qui conduit l’État à tout réglementer et à vider de son contenu le dialogue social. En comparant les relations entre les performances économiques et les attitudes sociales dans une trentaine de pays du début des années 1950 à nos jours, les auteurs montrent comment ce déficit de confiance réduit significativement l’emploi, la croissance et, surtout, l’aptitude des Français… au bonheur !
Il faut bien admettre qu’à quelques dix années de la rédaction de ce livre, ce dernier a des allures de prophéties…
Depuis plusieurs jours, la presse et les medias étrangers**, jettent un regard interloqué et stupéfait sur la crise sociale française. Leur stupeur n’a d’égale que celle de la grande majorité de nos compatriotes, sidérés par la flambée des violences, celles des actes ou des propos, qu’une minorité d’organisations politiques ou syndicales mènent avec l’énergie de ceux qui n’ont pas le début d’une solution aux problèmes qu’ils dénoncent. Portés par une médiatisation à outrance de leurs actions ou de leurs porte-paroles ils n’ont d’autres effets que de singulariser encore davantage notre pays dont la réputation de prospérité s’efface à mesure que les images de pneus brûlés et de vitrines cassées inondent les écrans de télévision du monde entier.

Pendant que les paralysies portuaires à Fos, Saint-Nazaire ou Le Havre prennent en otage des entreprises de transport dont certaines ont perdu en quelques jours le résultat d’exploitation de toute une année, les bloqueurs prennent une posture politicienne dans le cadre d’une imposture politique ! C’est le cas d’un syndicat en perte de vitesse qui n’hésite pas à changer de revendications au grès des démonstrations qui leur sont faites de l’inanité de ses positions. Qui parle aujourd’hui des risques pesant sur une rémunération des heures supplémentaires à 10 % des conducteurs ? Personne ! Et pourtant c’est ce slogan qui sonnait la « mobilisation ». Quelques jours plus tard sur quoi est-on mobilisé en dehors qu’un appel creux au retrait d’un texte que tous les manifestants chargent de tous les maux sociaux ? Imposture et posture…

C’est un repli sur soi encouragé à la fois par une réforme gouvernementale maladroitement engagée, en tout cas bien trop tardivement, et une opposition parlementaire systématique qui stigmatise un texte qui aurait pu être le sien il y a dix ans au moment où elle ne faisait… rien ! Rien sur les 35 heures, rien sur le Code du travail, rien sur la négociation collective… À défaut d’être coupables, tous sont responsables d’une situation sociale délétère à laquelle ne peuvent pas répondre les postures politiciennes dépassées des années 80…

À gauche comme à droite faute de dirigeants capables de proposer et de mettre en œuvre une autre vision du pays, prospèrent populismes de toutes les couleurs aux effets de manches de nostalgiques de la révolution nationale ou de gardes rouges soudain ressuscités place de… Stalingrad ! Outrances d’ultras, surmédiatisés… Et que dire des violences, insultes et autres jets d’œufs ? Preuve, s’il en fallait une, de l’indigence des arguments. De l’imposture des actions.

Médusés, parfois désespérés, celles et ceux des chefs d’entreprise qui n’adhèrent pas à ces chimères, au goût de déjà vu, font face malgré tout à cette situation subie qui plombe leur activité, accroit leur angoisse, ruine leurs investissements humains d’abord, financiers ensuite…

Entre postures et impostures… ils restent à la barre en attendant une mer plus calme en colmatant les voies d’eau.
* : Éditions Rue d’Ulm/Presses de l’École normale supérieure, 2007 – 45, rue d’Ulm – 75230 Paris cedex 5
** : Courrier International – N° 1335 du 2 juin 2016

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